J’ai eu grand plaisir à lire ce livre. Il témoigne d’une culture profonde et ouverte chez son auteur. Monsieur Charfi est un homme de conviction et d’authentique action ancré dans son temps. Il ne se réfugie pas dans un âge d’or dépassé ou dans une utopie à venir. Il affronte les défis concrets qu’un pays arabe comme la Tunisie doit relever. Ce pays est certes petit par sa surface mais il est grand, intéressant grâce à l’audace et à l’originalité de son élite.
L’auteur n’étant pas uniquement un théoricien universitaire militant pour les droits de l’homme, il trace dans son livre le chemin qui mènera les Arabes à écarter l’intégrisme de leur culture inscrite non pas dans les gènes mais tout simplement dans les manuels scolaires, dans les programmes universitaires et propagée par tous les supports médiatiques. En résumant, il sait que les instituteurs et les professeurs ont été « les hussards de la République » et il voudrait qu’ils deviennent les hussards de l’état de droit dans les pays arabes et le meilleur rempart contre l’intégrisme. Pour lui, la culture moderne, ouverte sur les autres, critique envers tous les héritages -y compris et surtout le sien- est la clé puis le garant de la réussite des projets arabes pour le progrès et la dignité.
Monsieur Mohamed Charfi est un réformateur moderne post-colonial.
- Il est réformateur comme l’a été Mohamed Abdou, Ali Abderrazak…
- Il est moderne puisqu’il est profondément imprégné par ce que le siècle des Lumières a apporté à l’humanité : renoncement à l’absolu (source d’absolutisme), tolérance, humanisme, souveraineté du peuple, partage du pouvoir qui devient multipolaire…
- Il est post-colonial. C’est là que réside l’originalité de Mohamed Charfi.
Il n’est pas constamment habité par le sempiternel repli identitaire sous prétexte de décolonisation. Il échappe donc à cette plaie qu’est le nationalisme. Le nationalisme arabe, comme son fiasco l’a prouvé, n’est pas plus beau dans son autoritarisme et ses exclusions que le nationalisme de Monsieur Le Pen ou d’ailleurs : il a été celui de l’ostracisme et du repli identitaire anti-français, anti-anglais puis anti-israélien et anti-américain. Le nationalisme s’est toujours opposé sans être constructif, s’est refermé sans rien laisser éclore. Il n’est que retour vers un passé bricolé de toute pièce et donc sans avenir.
Monsieur Mohamed Charfi développe une vision claire et propose un projet de construction ou plutôt de formation des démocrates de demain. C’est son analyse et son diagnostic des anachronismes de la chari’a (œuvre humaine des savants -non élus- de la loi islamique) ainsi que son engagement ferme et serein pour les droits de l’homme et pour leur enracinement dans les consciences et la culture arabes qui lui permettent de dénoncer sans équivoque les pratiques et les compromissions malsaines de tous les états arabes. Mais comme Monsieur Mohamed Charfi est réaliste et pragmatique, il ne parle dans les détails que de ce qu’il connaît le mieux : le cas exemplaire de la Tunisie. Ceci est la preuve évidente qu’il s’est libéré des carcans du panarabisme et panislamisme auxquels peu d’intellectuels arabes échappent. Mais ceci ne l’empêche nullement d’avoir un souci sincère de la chose arabe et islamique.
Monsieur Mohamed Charfi démontre que les états arabes n’assument pas leur modernité -superficielle bien des fois- scandée à tous ceux qui se laissent leurrer. Ils hésitent -selon l’auteur- pour des raisons démagogiques ou par calcul politique, à mettre clairement le droit entre les mains du pouvoir législatif et les juges sous le règne de ce droit. La même hypocrisie se prolonge dans le domaine de l’éducation, des sciences et de la culture. Le produit récolté en est la société arabe actuelle que l’on connaît : désemparée, ignorante, ambivalente et schizophrène par certains aspects. Le remède prescrit par Monsieur Mohamed Charfi est à la hauteur du diagnostic : enraciner volontairement et en toute bonne conscience la modernité, rien que la modernité mais toute la modernité dans les sociétés arabes et musulmanes. L’instrument primordial est une école, un enseignement produisant la qualité en quantité suffisante pour remplacer l’école actuelle qui produit de la quantité ignorante. Ceci est pour l’auteur le meilleur garant de l’éradication des tendances intégristes de la culture arabe et islamique traditionnelle. Pour Monsieur Mohamed Charfi, le contenu est le plus important de tout enseignement : il faudra élaguer les programmes de tout ce qui est attentatoire à la dignité humaine. Il donne des exemples concrets issus de livres scolaires et des programmes d’éducation civique, d’histoire et même de langue. Ces matières sont détournées et vidées de leur sens pour se transformer en cours d’éducation islamique dénuée de tout sens critique, pleine de mensonges, d’adoration béate des ancêtres et de leurs œuvres et d’un nombrilisme centré sur deux sanctuaires islamiques ainsi que sur l’histoire de la courte période d’expansion de l’islam lavée de tout ce qui pourrait faire réfléchir les esprits benoîts. C’est ainsi que les sociétés arabes produisent, selon l’auteur, des intégristes incultes : il ne connaissent de l’histoire que celle d’un certain islam et n’ont de valeurs que celles d’ancêtres réactionnaires : la femme devant obéir à son mari (à l’aide du bâton s’il le faut), les maris devant obéir aux détenteurs du pouvoir (et du tranchant de l’épée) et les khalifes sont dépeints dans l’apologétique islamique comme des modèles d’obéissance à Allah (ils échappent ainsi à la damnation éternelle et au feu de la géhenne). Bref, la culture du cheptel, de l’obéissance et du châtiment corporel.
Ce ne sont là que quelques aspects du livre « Islam et liberté » de Monsieur Mohamed Charfi et il faut absolument y revenir pour découvrir des détails qui conditionnent la compréhension des sociétés arabes et éclairent le projet d’éducation de Monsieur Mohamed Charfi. Il considère qu’un islam des cœurs, un islam intériorisé et non mêlé à la politique est tout à fait compatible avec la liberté de conscience et le respect des droits de l’homme. J’ai quelques reproches à faire à l’auteur mais ce sera dans un livre à paraître que je les exprimerai.
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