Sylvain Gougenheim a fait grand bruit en expliquant qu’il y avait d’autres ponts médiévaux qui ont permis à Aristote de passer à l’Ouest, chez ces chrétiens qui, déjà, ne s’entendaient pas avec leurs frères Greco-Byzantins. Ces derniers appartenaient, en quelque sorte, au « bloc de l’Est ». D’autres intellectuels et idéologues, dont M. De Libera, auprès desquels Gougenheim n’est pas en odeur de sainteté, tenaient absolument à ce que l’Andalousie continue d’être considérée comme le trait d’union qu’ils ont toujours privilégié. Or, les vraies questions autour de la rationalité ne sont pas là ! Rafraîchissons-nous un peu la mémoire.
Tous ces spécialistes savent pertinemment que la physique géocentrique, chère à Aristote et Averroès, son grand commentateur, n’a jamais rien produit d’utile à l’humanité. Ils savent qu’une logique, aussi pure soit-elle, ne peut rien produire qui vaille tant qu’elle est fondée sur des prémisses fausses. N’oublions surtout pas que Platon et Aristote ont aussi contribué, en partie, à fourvoyer la pensée de ceux qui le voulaient bien.
Nulle métaphysique sans physique fiable
La physique et la métaphysique d’Aristote et d’Averroès sont bel et bien stériles, mortes. Nous devons nous résigner à les enterrer autant que nos deux grands gisants, leurs œuvres sous les bras. Rappelons Galilée qui a subi leur prééminence si ce n’est domination sur les esprits ! Averroès avait donné quatre siècles de répit à la physique et à la philosophie péripatéticienne. L’Eglise catholique l’avait adoptée et finit par faire un procès à un physicien et mathématicien qui, comme Copernic et Kepler, voulait changer de monde ; faire passer l’humanité à autre chose. Ou plus précisément, il était enfin revenu à la physique géométrique et expérimentale d’Archimède. Oui Archimède, tout simplement ! Ni Platon, ni Aristote. Nous constatons que c’est bien cet autre contradicteur d’Aristote et de sa physique qui a connu une renaissance éclatante en Europe pour éclairer notre monde et démultiplier nos forces productives. Le Moyen-Âge judéo-islamo-chrétien tenait irrémédiablement à son monde clos, étouffé par ses multiples couches célestes, à son empiré, à son Premier Moteur et à la physique géocentrique d’Aristote qui n’a jamais rien compris à la fameuse « poussée d’Archimède ». En effet, ce dernier avait géométriquement et expérimentalement démontré que les éléments n’avaient pas de « nature » telle que Aristote le soutenait : les pondéreux poussaient tout simplement les légers vers le haut. C’est aussi grâce à Kepler et à son fastidieux calcul d’orbites sous forme d’ellipses que la philosophie naturelle (la physique) s’était enfin débarrassée du cercle idéal de Platon. Selon ce dernier, il était de la nature des Dieux, qui sont aux Cieux, d’avoir un mouvement parfait, idéal ; même si tous les géomètres et astronomes de son temps constataient déjà qu’il n’en était rien. Les phénomènes naturels et les faits étaient devenus « une illusion » pour les gens de la caverne où Platon a symboliquement enfermé l’humanité.
D’autres géomètres Grecs, comme Aristarque de Samos, avaient entrepris d’estimer les dimensions de la terre, de la lune et du soleil. Ayant trouvé que le soleil était autrement plus grand que la terre, Aristarque en avait déduit que c’est bien cette dernière qui devait tourner autour du soleil. Mes ancêtres arabes, dont Averroès, le savaient et en étaient bien instruits, mais, cela n’était pas dans la logique d’Aristote. Voilà donc l’universalisme fécond des Grecs : la géométrie appliquée à l’univers permet d’en prendre la mesure. Les mêmes lois physiques s’appliquent partout : au ciel et à la terre. C’est ce que ni les monothéistes ni Platon, ni Aristote ne voulaient admettre. Le Moyen-âge judéo-islamo-chrétien qui avait pourtant reçu, tout autant, cet autre héritage grec ne l’a pas examiné avec le sérieux qu’il méritait. Pourquoi donc ? Pourquoi est-ce que le Moyen-âge ne comprenait ni Aristarque ni les autres savants antiques que Copernic cite dans son fameux « De revolutionibus » ?
Vous voulez savoir pourquoi la terre est restée désespérément immobile tout au long du Moyen-âge ? Pour comprendre le fiasco de la prééminence judéo-islamo-chrétiene, oublions un peu Sylvain Gougenheim, De Libera, Régis Morelon, Georges Saliba etc. Ecoutons tout simplement un juif médiéval nous l’expliquer dans un arabe des plus limpides. Il est contemporain d’Averroès et, comme lui, il est né à Cordoue. C’est un homme de bonne foi. Nettement plus que nos chercheurs, journalistes et thuriféraires contemporains ! Voici donc le message d’Ibn Maïmoun (Maimonide) qui s’excuse de ne pouvoir participer à ce colloque : un mal incurable l’oblige aujourd’hui à rester cloué à sa tombe.
« Chers amis d’Islam & Laïcité,
Je crois avoir bien expliqué la « difficulté d’une astronomie fondée sur Aristote » (chapitre 24 de la deuxième partie du Guide des égarés, Editions Verdier, 1979, p.317). Mon compatriote et homologue Averroès, par contre, a plutôt cherché à dissimuler cette difficulté, il ne l’évoque que vaguement et il a toujours tenté d’en atténuer la portée. Comme vous le savez, il a renvoyé aux calendes grecques -c’est le cas de le dire- la solution de ses contradictions. Vous trouverez la clé de « l’énigme » dans mon Guide. J’y ai écrit ceci : « Il est donc démontré que le moteur premier de la sphère céleste,…, ne peut être nullement ni un corps, ni une force dans un corps ; de sorte que ce moteur n’a point de mouvement…n’est susceptible, ni de division, ni de changement, comme il a été dit dans la septième et cinquième proposition [de la physique d'Aristote]. Et c’est là Dieu – que son nom soit glorifié !- je veux dire, qu’il est la cause première qui met en mouvement la sphère céleste ».
« Comprenez donc bien que, nous autres, philosophes du Moyen-âge, aussi bien juifs, chrétiens que musulmans, nous savions, tout autant que les anciens Grecs, que les sphères d’Aristote ne tournaient pas bien rond, mais nous avions besoin d’Aristote comme caution scientifique, neutre en quelque sorte. Il nous offrait l’idée d’un Premier Moteur inobservable, faisant tout mouvoir sans bouger le petit doigt. Un Stator Géant, un halo magique qui enveloppe l’univers et le meut, c’est une invention de premier ordre ! Croyez moi, elle est increvable, indémontable, indémontrable, indémodable… Elle restera d’actualité pour les siècles des siècles ! »
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