L’islam sans soumission

Arrivé au terme du livre, on serait tenté de saluer cette œuvre exceptionnelle et puis fermer l’œuil sur les imperfections qui ont, en partie, contribué à sa construction. Mais je crois que ce travail majeur de M. Bidar peut souffrir la critique.

{{{1 – Les mérites de ce livre}}}

Alors que le mot islam a toujours été compris comme « l’acte de s’en remettre à Dieu, de se soumettre à sa volonté » [[Pour être épargné, avoir la paix du cœur et la paix tout court (salut, salâm, silm).]] et que les musulmans se sont de tout temps prosternés pour prier, M. Bidar, professeur de philosophie à Nice, n’y voit pas une fatalité. Il propose une sortie de cette vision archaïque de l’homme face à la divinité. Il voudrait que l’être musulman – réduit jusqu’ici à la servitude, à l’esclavage face à un Dieu tout puissant – participe pleinement à la construction d’une dignité humaine renouvelée. A travers son livre, il nous propose d’assister en quelque sorte au récit qui accouche du premier homme, afin de nous convaincre que, dès le départ, notre Créateur, à l’instar d’une mère, a voulu couper le cordon ombilical et nous installer califes à sa place et puis se retirer du monde et du temps.

C’est un vrai tour de force, tenté ici par M. Bidar, puisqu’il évite d’en appeler à l’insoumission ou à la mise à mort symbolique d’Allah. C’est sans douleur, grâce à la magie des mots qu’il voudrait le faire abdiquer en quelque sorte. Il va chercher les ressources nécessaires à cette révolution dans le texte fondateur de l’islam. Comment procède-t-il ? Arrive-t-il a sortir de cette situation paradoxale sans tomber dans d’autres paradoxes ? A-t-il des chances de convaincre les musulmans de France et d’ailleurs ? En tout cas, l’objectif est louable et nous lui souhaitons bonne chance.

Ceci d’autant plus que M. Bidar a trouvé le vrai angle d’attaque des problèmes que pose l’islam et qu’il a toujours posé : les droits de l’homme et surtout de la femme.

Commençons d’abord par énumérer les mérites de ce livre.

C’est avec une lucidité sans précédent que les questions sont posées. Ce constat peut paraître banal si le fait n’était si rare parmi les musulmans. Poser les questions qui fâchent en islam, c’est déjà ouvrir la porte à une certaine libération de la parole pouvant, éventuellement, mener à la libération tout court.

L’acte de s’exprimer avec liberté, d’écrire ce qu’on a sur le cœur, est en soi un acte libérateur, exemplaire et créateur d’un homme nouveau. Nous pouvons d’ores et déjà dire qu’il y a au moins un Abdennour (c’est à dire « esclave de La lumière ») qui a résolument choisi un islam des Lumières ; ce Loch Ness du désert que tout le monde invoque et auquel nous aimerions bien croire. Le jour de sa révélation sera un grand jour où ses enfants pourront enfin prier la tête haute, les yeux tournés vers le Ciel et non pas face contre terre. Avec les forces symboliques, on ne sait jamais ! Il suffit parfois d’y croire et de les évoquer, pour qu’un beau matin, tout le monde se met à s’en réclamer et même à les incarner.

Ceci d’autant plus que M. Bidar offre ici une ouverture qui ne peut que faire du bien aux musulmans : de fait il plonge ses lecteurs musulmans dans un champ sémantique francophone, dans une langue d’esprit libre ayant derrière elle toute l’expérience des Lumières. Et c’est ainsi que nous sommes amenés non seulement à reconsidérer les ressources de la philosophie grecque, mais aussi tous les enrichissement qu’elle a connue en Europe. M. Bidar n’hésite pas non plus à mettre ses lecteurs face aux avancées de la pensée théologique judéo-chrétienne. Pour les esprits européens, ouverts qu’ils sont depuis longtemps à toutes les spiritualités et pensées du monde, cela va de soi. Mais cela constitue une vraie révolution pour bien des musulmans : ils ont toujours été privés des réflexions directement puisées chez saint Augustin, dans l’Ancien et le Nouveau Testament. Ce n’est que maintenant qu’ils peuvent enfin s’ouvrir à des auteurs juifs et chrétiens, anciens et contemporains.

Notre auteur essaie de sortir la théologie islamique d’un combat stérile qui, en fin de compte, se voulait libération de l’occupant et non pas de ses propres chaînes. Contrairement à Farid Esak et à Rachid Benzine [[Rachid Benzine, Les nouveaux penseurs de l'islam, Albin Michel, Paris 2008, p. 245.]], M. Bidar a compris qu’ « indépendance nationale » ne signifie pas automatiquement liberté de pensée. L’auteur nous laisse donc entrevoir une réelle théologie de la libération ; libération de la soumission à Dieu, lot quotidien des musulmans jusqu’à nos jours et jusqu’au cœur de nos contrées européennes.

M. Bidar tente donc de façon tout à fait originale de sortir le musulman du règne d’Allah, tout en cherchant à faire l’économie d’une mise à mort. Il s’évertue à démontrer que Dieu du Coran fait de l’Homme son héritier temporel. Après les différents temps immémoriaux de Dieu, voici venu donc le temps infini de l’Homme. A chacun une demi-droite. Mais nous ne sommes pas au bout de nos peines : avouons que l’écrasante majorité des musulmans est loin de vouloir faire le deuil d’Allah. Elle ne veut surtout pas mettre une croix sur sa tombe.

Je pourrais donc me laisser tenter par cette belle perspective, m’inscrire dans l’euphorie de cet héritage auquel me convie M. Bidar et me réjouir qu’il ait fait en sorte qu’Allah s’éclipse tout en me désignant légataire universel, y compris de sa toute-puissance créatrice. Sauf que je fuis comme de la peste toute promesse de puissance, surtout lorsqu’elle est confiée à des autorités humaines qui croient la tenir du Ciel.

{{{2 – Critique}}}

Je ne suis pas si sûr que le verbe soit aussi créateur que l’auteur voudrait encore nous faire croire. C’est une vieille lune, séduisante pour ceux qui ne veulent pas affronter la réalité de notre existence, telle qu’elle est. Elle n’est pas toujours misérable, mais elle est souvent irresponsable. Comme je vais le démontrer, les développements de M. Bidar le prouvent encore une fois. Le verbe peut créer autant d’illusions, de frustrations, de mobilisation que de libération. Je me contenterai donc d’être un critique des textes, aussi bien sacrés que profanes. Et s’il arrivait qu’Allah s’éclipse pour de vrai et que les musulmans se libèrent, sortent en quelque sorte des temps des Pharaons, j’aurais le tort d’avoir été un rabat-joie, un sceptique, un peu terre à terre.

Je présente ici les raisons de ma circonspection : M. Bidar n’affronte pas toujours les problèmes que pose sa nouvelle façon de présenter la chose islamique. La fluidité de son écriture lui permet souvent d’y échapper en prenant facilement de la hauteur. Il transcende les difficultés et tous les obstacles se transforment en nuages moutonneux qu’il survole allègrement. Une fois dépassé le premier chapitre où il traite de la soumission bien réelle, notre auteur ne se sent plus et ne remets plus les pieds sur terre.

Cette envolée lyrique et théologique risque de déboucher, une nouvelle fois, sur une désillusion. Elle joue sur une fibre qui trouvera certainement quelque résonance chez les musulmans : l’héritage de la toute-puissance leur est promise dans un avenir presque présent. Je crains qu’ils n’aient toujours eu la faiblesse d’y croire, par le passé et à l’avenir que M. Bidar leur promet.

L’auteur fonde ce qu’il appelle « une nouvelle anthropologie coranique ». Autrement dit une autre vision de l’homme qu’il cherche et trouve, plus ou moins, dans le Coran. Il fait appel aux ressources du verbe et en fait un usage que les mystiques ont expérimenté par le passé. Il se laisse même tenter par la cabale.

C’est dans un récit coranique de la genèse, sourate II, versets 28-37que notre auteur trouve sa porte d’entrée pour nous conduire vers ce qu’il appelle « un existentialisme musulman ». Tel un Averroès, notre professeur de philosophie se fait aussi théologien. Et comme lui, il éprouve une certaine gêne à aborder d’abord la vision du monde qui a présidé à cette mythique genèse et à la vision de l’homme qui en découle. Le décor est pourtant grandiose [[Il est fort intéressant de noter que notre auteur indique au Nouvel Observateur uniquement les versets 28 à 34 comme référence. Or, justement, les trois versets suivants plantent le décor grandiose du péplum et font prendre conscience qu'il s'agit d'une mise en scène mythique digne des épopées gréco-romaines.]]. Sa description nous éclaire beaucoup mieux sur ce qui va se jouer ! Tout musulman, y compris Européen, devrait être fier d’être l’héritier de cette vision du monde. Elle est digne d’un aède grec. Le monde coranique qui préside à la genèse est constitué de « sept cieux et autant de terres », de « deux mers – l’une salée, l’autre douce – qui se touchent sans se mélanger », de « montagnes qui empêchent la terre de tanguer »… En un mot il s’agit d’une mécanique céleste et d’une physique qui fondent une place rêvée pour un homme akkadien, babylonien, sémitique, tout à fait mythique. Cet homme que l’existence n’avait pas encore éprouvé en le confrontant au logos grec, à sa terre ronde et aux travaux de ses astronomes qui, dès l’Antiquité, l’imaginaient comme une vulgaire planète tournant autour du soleil : existence où il s’agira d’une simple particule qui, sans être le centre de l’univers, en saisit les lois et s’en fait géomètre.

M. Bidar n’évite pas totalement les sentiers battus : à la page 71 nous lisons : « Samuel Huntington a voulu nous faire admettre que ce sens de l’homme, cet « individualisme » entendu au sens positif de valorisation de la personne, de sa sacralité intrinsèque, serait seulement « le signe distinctif essentiel de l’Occident »
..
« Or j’entends montrer au contraire que la civilisation islamique est elle aussi travaillée en profondeur par un sens de l’individu-sujet et de sa sacralité qui demande simplement encore un peu de temps pour émerger, pour peut-être ensuite contribuer à produire à l’échelle planétaire un humanisme partagé. ». Il s’agit finalement d’une virtualité, d’un futur meilleur que le présent ; ce qui, en toute logique, conforte la thèse que M. Bidar voulait démentir.

Dans la même veine, notre auteur se fait défenseur d’une certaine « authenticité » : il estime que l’idée de sacralité de l’être humain n’est pas « la propriété de l’Occident, ni même son génie exclusif » et d’expliquer un peu plus loin : « A chaque culture, cependant, de contribuer à ce processus d’universalisation en élaborant dans sa propre matrice symbolique une dimension singulière de cette sacralité de l’homme » (p. 72). Pour un instant on oublierait que M. Bidar est un Occidental et que depuis 1830, l’islam fait partie de la France. Une fois de plus, il confirme que l’existentialisme est bel et bien d’origine danoise puis française.

M. Bidar fait le constat d’un élan d’émancipation chez les musulmanes et les musulmans d’aujourd’hui. Il explique en introduction qu’il veut se « saisir du Coran » pour légitimer en quelque sorte cet élan (p. 10). Le lecteur critique peut, tout aussi légitimement, envisager une hypothèse alternative : cet émancipation se fait par rapport au Coran et à Mahomet, donc en dépit de ces deux pierres angulaires qui fondent l’islam, cette soumission inscrite au quotidien dans le corps, l’espace et le temps.

Notre auteur se met donc à la recherche du « génie de ce Livre » (p. 10). Il considère « que l’islam centré sur le dogme et la servitude n’a jamais été à la hauteur de son texte ». Il ne précise pas si la pratique historique et terrestre du prophète peut soutenir la comparaison avec ce texte. Une fois la lecture du livre terminée, on constate que la vie et l’œuvre géographique de Mahomet sont presque totalement occultées. Technique ablative de la conscience s’il en est. C’est comme si un musulman du XXIe siècle, libre de surcroît, pouvait faire l’économie d’un examen critique de la gestation, de l’enfantement et des premiers pas de l’islam sous le commandement et la conduite de Mahomet, cet incontournable premier interprète du texte sacré. C’est bien lui qui en a produit les décrets d’application et les a transposés en une pratique sociale, politique et liturgique. L’islam n’est en rien comparable à des évangiles -écrits des apôtres- et un Jésus qui n’a laissé aucune emprunte territoriale. Son royaume, cantonné d’abord au Ciel, ne prendra le pouvoir qu’une fois la conversion de Constantin est acquise.

M. Bidar avance encore une fois le postulat dont tous les progressistes musulmans ont usé jusqu’ici : il accuse les docteurs de la Loi d’être les responsables des maux des musulmans. Comme ses prédécesseurs, il ne voit pas que quatre écoles juridiques chez les sunnites et bien d’autres chez les chiites viennent infirmer ce postulat devenu une sorte de tarte-à-la crème. Injuste et injustifié, il est souvent avancé pour que le prophète et le Coran en sortent indemnes. Dans ce sens-là M. Bidar ne va pas à l’essentiel et n’apporte donc rien de fondamentalement nouveau.

M. Bidar, comme bien des musulmans éclairés avant lui, ne veut pas commencer par déclarer officiellement la faillite du monde clos enrobé de sept cieux. A l’instar de tous les soi-disant « nouveaux penseurs de l’islam » que M. Benzine a si bien encensés, il croit que nous pourrons éviter une liquidation en bonne et due forme. M. Bidar nous offre donc une énième approche « lecturaliste ». Il n’a pas encore résolu d’admettre que la vision du monde clos, commune à la Bible, au Coran et à l’antique Eglise, est bel et bien dépassée depuis que notre humanité et sa philosophie naturelle ont résolu d’enterrer Aristote, Averroès et leur physique spéculative et géocentrique. Leur implacable logique, fondée sur des prémisses physiques et métaphysiques fausses, n’a finalement démontré que ses propres limites.

Averroès avait réussi à donner quatre siècles de répit à la physique aristotélicienne, avant que Copernic, Kepler et Galilée ne la renvoient à son Antiquité. Et on dirait que M. Bidar a envie de donner quelque répit au Coran au lieu de considérer que c’est un Texte merveilleux, un vrai poème fondateur, digne des aèdes Grecs, appartenant bel bien au Moyen-âge ; à son âge d’or.

Notre auteur ne se résout donc pas à classer nos Livres sacrés à côté des magnifiques mythes, fondateurs eux aussi d’autres civilisations. Civilisations gréco-romaine, judéo-chrétienne et arabo-islamique qui nous ont construits. M. Bidar est certes critique, mais il ne semble pas encore prêt à s’assumer entièrement comme homme moderne, de choisir la voie de notre bonne foi existentialiste qui se voit obligée de déclarer caducs bien des feuillets de la Bible et du Coran et de leurs Lois handicapantes pour l’humanité car génératrices de ghettos culinaires, matrimoniaux, sépulcraux, mais aussi linguistiques pour continuer à jouer sur et avec les mots ; ce que M. Ouaknin pratique avec brio pour le judaïsme. Il sait nous faire rire de bon cœur, mais Devos faisait mieux avec une langue vivante.

M. Bidar, ne change pas totalement de perspective et ne voit pas encore que ce sont bien nous, être humains, créateurs divins, qui dissertons des Vénus et Apollon et les façonnons à notre image : beaux comme des Dieux. Allah n’a pas encore eu droit à cet insigne honneur, alors que Mahomet nous aurait expliqué qu’ « Allah est beau et [qu'] il aime la beauté ». Il a tout de même quelques problèmes avec les Vénus.

M. Bidar use aussi d’une technique très classique : il vide verbalement l’homme actuel de toute âme, le transforme en « sanctuaire vide », considère cela comme « le plus grand scandale » (p.74), pour chercher, au bout du compte, à lui faire du bouche à bouche en puisant son souffle dans le Coran. C’est ce qu’on pourrait appeler de l’auto-exaspération. Un supplément d’âme suffirait pourtant à notre monde. C’est de cette façon que se révèle l’âme classique judéo-islamo-chrétienne qui, justement, regardait avec dédain le monde « païen » (du mot paysan), malgré ses belles avancées et réalisations artistiques, scientifiques, éthiques et politiques que les religions ont plutôt empêchées. C’est un évident manque de respect pour notre monde tel qu’il est : pas aussi dénué d’esprit (de souffle, d’âme) qu’on pourrait le croire. Il est certain qu’il paraît désenchanté alors qu’il s’est tout simplement débarrassé de maintes illusions idéologiques et brumes opiacées.

{{Allah a abdiqué ! }}

M. Bidar est convaincu que lorsque Allah dit dans le Coran « Innî jâ’ilûn fi l-ardi khalîfatan », cela veut dire qu’il a fait de l’homme plus qu’un simple lieutenant, vicaire ou vice-roi sur terre. M. Bidar pense qu’Il en fait bel et bien un successeur, un héritier dans l’espace ET dans le temps. Autrement dit, en créant l’Homme, Dieu se retire des affaires du monde pour faire don de la liberté à l’être humain. Pour ce faire, M. Bidar exploite tout « le potentiel de signification » que recèle le mot « khalîfat ».

Ce qui milite en faveur de cette thèse c’est l’évidence historique qui voudrait que les Califes (du mot arabe khalîfah) aient, les uns après les autres, succédé à Mahomet dans la gestion des affaires musulmanes. Il s’agit là d’une succession inscrite dans le temps et dans la géographie. Muni de cette signification du mot khalîfah, M. Bidar ne comprend pas pourquoi les musulmans ont de tout temps écarté, plus ou moins consciemment, ce sens permettant de diviniser l’homme. Mais contrairement à Nietzsche, M. Bidar écarte l’idée de la mort de Dieu. Il ne reste donc que l’hypothèse, non formulée par M. Bidar, de son abdication volontaire, inscrite dans le Coran. Et c’est là que M. Bidar ne peut que retomber dans la contradiction : il fait appel à une unique déclaration du Coran pour nous annoncer le retrait volontaire de Dieu, alors que ce même Coran nous assène à longueur de versets, la présence active, omnipotente, omnisciente et spatio-temporelle d’Allah. On ne peut invoquer le Coran dans un sens et l’ignorer dans l’autre. A moins d’en déclarer caducs les autres feuillets ; chose à laquelle M. Bidar n’accède pas.

Mais M. Bidar ne s’arrête pas là : il voit dans la prosternation des anges (sur ordre d’Allah) devant l’homme, qui sait plus de choses qu’eux, l’institution d’un acte d’adoration. « Et nous relevons aussi que l’homme ne se contente pas de supplanter Dieu comme objet d’adoration, mais qu’il fait des anges ses subordonnés, ce qui correspond à un double renversement de la dignité d’être entre l’inférieur et le supérieur : d’une part la créature prend la place du Créateur, et d’autre part cette même créature qui paraissait une des viles d’entre toutes, n’étant formée que d’argile, prend également la place des meilleures d’entre elles ».

Le problème est que cette hypothèse est mille fois contredite par tout le reste du Coran : concrètement, c’est bien à l’homme qu’il y est ordonné de se prosterner et d’obéir à Allah et à son prophète. Quant aux anges, je me fais fort d’en dessiner neuf, de sexe féminin, tout en adoration devant M. Bidar, sachant que neuf est le nombre des veuves du prophète qui ont été interdites de remariage. M. Bidar, comme bien des intellectuels musulmans, ne se résout pas à se libérer par sa propre volonté. Il feint d’oublier que cette scène coranique ne sert qu’à trouver une solution théorique et symbolique au problème du mal dans le monde : la scène tourne autour de l’ange déchu qui désobéit et ne se prosterne pas. Il est institué tentateur à vie tant que durera l’humanité et donc responsable du mal dans le monde, capable, selon certains commentateurs, d’avoir plus d’adeptes qu’Allah. Il est faux de dire, comme M. Bidar, que les musulmans ont refusé l’option d’être khalîfs à la place du khâlif : ils ont bel et bien accepté d’être son bras armé, agissant et razziant sur terre. Le butin et le paradis leur ont toujours été promis dès les premières conquêtes de Mahomet.

Et c’est bien avec la grande figure de Mahomet que notre auteur a de sérieux problèmes : il l’ignore presque totalement. C’est que ce premier interprète, dans la pratique, du Coran, ne peux que contrecarrer et contredire les développements théoriques de notre auteur.

{{La liberté ne s’octroie pas. Les Seigneurs y accèdent rarement de plein gré}}

M. Bidar ne semble pas avoir compris que pour libérer les juifs des Lois, il faut d’abord admettre qu’elles sont là et qu’elles seront dorénavant abrogées. Le vrai respect qu’on doit aux Textes, c’est de les mettre et les remettre, s’il le faut, à leurs bonnes places. Ni plus haut, ni plus bas. C’est ce que bien des musulmans sont en train de comprendre : ils se libèrent et s’émancipent parce qu’ils commencent d’abord par admettre que les lois islamiques sont contraignantes et que l’islam est liberticide. Mais voilà qu’un intellectuel courageux et tout à fait doué de bon sens, voudrait presque nous priver de cet acte de libération volontaire pour l’attribuer … au Coran ! Est-ce un degré de sophistication jamais atteint dans le dépouillement des musulmans de la réelle volonté qu’ils ont de prendre leur destin en main ?! Je crains fort que bien des musulmanes et des musulmans, qui croient très naïvement à la puissance intellectuelle de leurs coreligionnaires occidentaux, ne voient pas le piège qui fait ré-entrer par la fenêtre ce que nous voulons dépasser par la grande porte.

Pourtant, c’est si simple de dire à nos coreligionnaires que « la dignité humaine est sacrée, pas les religions » et qu’il faut nous assumer dans une foi totalement renouvelée, prenant en charge les bouleversements esthétiques, éthiques, scientifiques… conquis grâce à l’intelligence humaine, cet être divin, et grâce à ses combats et souffrances et non pas par la grâce d’Allah ni celle de ses thuriféraires sur terre.

La bonne foi, c’est aussi simple que cela. Evidemment, comme Averroès, les tenants de la foi à l’ancienne préfèreront toujours sauver leur foi, quitte à y sacrifier et leur raison et leur bonne foi. Un existentialisme musulman se doit d’affronter toutes nos contradictions et ne pas faire semblant de trouver sa justification dans le Coran. A moins qu’on ait peu de respect et pour ce Texte et pour soi. Quant à Mahomet, il est temps de le considérer comme un des grands gisants de tous les temps. Voilà la voie la plus directe et la plus franche pour libérer les musulmans de leurs propres carcans. Nous y gagnons notre bonne foi.

On peut se demander si M. Bidar, tel un mauvais génie, n’a pas trouvé le moyen de remettre dans l’attelage du Coran, la liberté rétive qui s’éveille chez les musulmanes et les musulmans d’aujourd’hui.

L’histoire, telle que consignée par les premiers musulmans eux-mêmes, nous indique que l’islam pratiqué par Mahomet a été, dès le départ, synonyme de soumission et de mesures coercitives prises à l’encontre des récalcitrants et des opposants.

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