Catherine Kintzler, professeur émérite de philosophie et militante laïque de premier plan ([Mezetulle->http://www.mezetulle.net/]) a publié un article fort intéressant diffusé à grande échelle par l’UFAL (Flash n° 30). Le titre de cet article [La laïcité face au communautarisme et à l'ultra-laïcisme->http://www.mezetulle.net/article-13078343.html], n’y va pas par quatre chemins. Son contenu non plus. Sauf que le problème avec l’islam n’est pas là où Mme Kintzler et bien d’autres militants le situent. Et il ne suffit pas d’accoler un isme à une réelle question islamique en France et en Europe pour la résoudre. Dans ce cas si commun chez tous nos intellectuels, tout le monde mène un combat à l’extrême périphérie pour ne pas s’approcher du buisson ardent, coeur du réacteur.
Comme je fais partie de l’équipe rédactionnelle de Riposte Laïque, visée par le qualificatif d’ultra-laïcisme, je ne pouvais que réagir et prendre position, en mon nom personnel, par rapport à cette accusation.
C’est dans le respect le plus total que cet échange a commencé et j’espère qu’il se prolongera afin de clarifier ce débat essentiel. En parlant de clarification, Caroline Fourest a elle aussi publié un texte portant sur le sujet qui nous préoccupe ici. Le clivage est apparu au grand jour autour de l’affaire dont j’ai donné ici-même quelques détails (voir : [Procès Fanny : elle n'est pas contre les musulmans, elle est contre le voile->http://nouvel-islam.org/article.php3?id_article=110]).
La lecture du texte de Caroline Fourest est aussi fortement recommandée : [Laïcité : la clarification est un combat (à propos de l'affaire d'Epinal)->http://www.prochoix.org/cgi/blog/index.php/2007/10/06/1759-laicite-la-clarification-est-un-combat-a-propos-de-l-affaire-d-epinal]
C’est dans Riposte Laïque que j’ai formulé une réponse circonstanciée à Caroline Fourest que je respecte : [À Fanny, nous devons soutien et respect->http://www.ripostelaique.com/spip.php?article149]
Bernard Teper, président de l’UFAL a aussi contribué à ce débat en prenant la plume dans le Flash n° 31 : [1 - Qu'est-ce que la laïcité ?->http://www.ufal.info/media_flash/lettres/31.htm#goArticle1]
La présente page est donc le reflet d’un débat sans concession avec des amis laïques et progressistes et j’espère qu’elle contribuera à le faire avancer tout en allant au fond de nos divergences. Je vais y user de mon arme préférée : l’humour qui permet de disserter dans la joie et la bonne humeur et d’explorer les voies que notre bienveillance contourne souvent pour ne pas déranger notre mauvaise conscience. En somme, j’userai de mon habituelle arme spirituelle. J’aimerais tant que Dieu rit un jour de nos misères humaines et fasse rire puis vibrer tout le vaste univers au diapason de son diaphragme. « Dieu le très Miséricordieux, Rigolo et très Joyeux » pourrait bien être la révélation du nom divin que tous les monothéistes attendaient !
Redevenons sérieux, à l’image actuelle des Dieux !
Voici le premier texte que j’ai envoyé à Mme Kintzler :
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Madame Kintzler,
Je suis musulman, fils de voilée intégrale et je soutiens Fanny. J’ai été à son procès et j’ai affiché, devant et dans le tribunal, une pancarte où j’avais inscrit ceci : « Femmes, je vous aime ! Et vous méritez mieux que les voiles ! » (voir dessin ici : http://www.nouvel-islam.org/article.php3?id_article=110 ).
Cela ne fait pas de moi un ultra-laïciste et je vais essayer de vous expliquer pourquoi. Ce qui m’en préserve, me semble-t-il, c’est le discernement. Ma devise première est : « La dignité humaine est sacrée, pas les religions » et encore moins l’islam classique qui a peu de respect pour ma douce moitié. Ce qui m’en préserve aussi, c’est que je ne peux en aucun cas mettre la croix ou le coran sous forme de médaillon suspendus au cou d’une jeune fille sur un même pied d’égalité que le voile, la burka ou le tchador. L’honnêteté intellectuelle m’interdit aussi de ranger la kippa, le turban sikh et la soutane dans le même tiroir que les voiles islamiques.
Je me demande comment on pourrait aligner tous ces signes et symboles plus ou moins occultants, plus ou moins symboliques, dans une seule et même phrase, alors que la seule chose qu’ils ont en commun, d’après moi, est l’adjectif qualificatif relatif à des religions bien différentes, si ce n’est opposées (sikhisme versus islam par exemple).
Dans l’éditorial que vous avez écrit pour le flash UFAL n° 30, il me semble que vous vous êtes engagée sur une piste que vous maîtrisez à fond alors qu’il fallait prendre la piste juste à côté. Ainsi, toute votre analyse s’en est trouvée dévoyée. Ce n’est pas une méprise qui vous serait propre, mais c’est aussi l’erreur de pas mal de nos intellectuels et militants progressistes qui invoquent la laïcité à toute occasion, alors que la laïcité n’est que le préalable à d’autres combats, d’une tout autre nature. La lutte pour l’émancipation des femmes connaît son apogée bien après 1905. La militance pour l’émancipation de mes coreligionnaires musulmanes n’a que peu de choses à voir avec la laïcité et elle ne passera jamais par une absurde interdiction -dans la même foulée- de la kippa, de la croix ou du turban sikh dans l’espace public.
Un de mes témoignages moraux a été lu au procès de Michèle Vianès contre la voilée Mme Kadda. J’y avais déjà déclaré la guerre (des mots, du verbe, des signes) aux voiles, aux burkas et aux tchadors. J’ai récidivé au procès de Fanny et j’ai distribué un tract qui proclamait : « [Voiles, burkas et tchadors, je vous hais ! Vous avez étouffé ma grand-mère et ma mère en Afrique du Nord et vous voulez brimer ma petite fille en France et en Europe->http://www.ripostelaique.com/spip.php?article35] ».
Cela, Madame Kintzler, n’a rien à voir avec la laïcité. Cela touche à l’injustice faite aux femmes dans l’islam classique dont je suis héritier et cela est incompatible, avant tout, avec la déclaration des droits humains, bien placés au-dessus de la loi 1905 et dans nos principes universels.
Les signes religieux ne se valent pas. Vous le savez, vous l’observez, vous le comprenez et vous ne pouvez pas user de l’analogie à leur égard pour les aligner, à la légère, dans une seule et même phrase.
Il me semble que nous ne sommes pas du tout sur la même piste. Toutes vos analyses, très fines et très justes au sujet de la laïcité ne sont pas pertinentes dans le domaine de l’émancipation des musulmanes. Le combat de fond que nous devons mener ne se règle pas à coups de lois magiques. C’est toute la société civile qui doit le mener pour que le regard malsain, porté sur le corps de ma douce moitié, soit renvoyé à son Moyen-âge. Cela se règle à coups de lois sociales tacites que vous ne trouverez pas réunies dans un Code édité par Dalloz.
Avec tous mes respects
Mohamed Pascal Hilout
Initiateur du nouvel islam en France
Et corédacteur de Riposte Laïque.
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Madame Kintzler a très vite répondu à ce texte que j’ai posté sur le site de l’UFAL mais qui, malheureusement, n’est pas versé au forum public qui aurait pu, tout de même, accompagner les articles que cette organisation publie. C’est après cela que j’ai obtenu l’adresse du blog de Mme Kintzler qui avait déjà répondu à d’autres internautes et qui a aussi réagi à mes remarques. Voici ce qu’elle écrit :
Cher Mohamed Pascal Hilout,
Nous nous sommes rencontrés lors du combat mené en commun pour sortir le voile – avec les autres signes religieux – de l’école publique.
Tout ce que vous dites sur la nature infamante de ce voile, j’en suis convaincue. Je suis bien d’accord avec vous sur ce point : derrière ce voile se cache un programme moral et politique. Ceux qui doutent aujourd’hui de mon opposition idéologique et politique à l’islamisme intégriste ne se rappellent peut-être pas ma position dans l’affaire Redeker et dans l’affaire des caricatures : on peut en prendre connaissance sur ce blog ([Redeker mort ou vivant ?->http://www.mezetulle.net/article-4084819.html]). Or je n’ai pas changé.
Vous situez vous-même très bien la difficulté sur laquelle je veux attirer l’attention des républicains et des laïques, je cite :
« Le problème est que celles qui le [le voile] portent ne disent jamais ce qu’il donne à voir « .
Effectivement en France ce n’est pas dit. Car si c’était dit, cela tomberait immédiatement sous le coup de la loi, et nous n’aurions pas d’autre problème que de la faire appliquer dans toute sa rigueur (je vous signale que c’est le cas pour le voile intégral qui fait obstacle à l’identification physique de la personne). Et il faut sans relâche dénoncer les délits commis : mariages forcés, « crimes d’honneur », séquestrations, etc.
Mais la loi ne peut pas décider qu’il y a délit en attribuant un sens à quelque chose qui n’est pas déclaré : le délit doit être constitué. Et si elle pouvait le faire, si elle pouvait décréter qu’il y a des crimes et des délits sur simple interprétation, sur le « sens » qu’on attribue à tel ou tel geste, telle ou telle attitude, alors ce serait la porte ouverte à une législation d’inquisition, qui peut condamner n’importe qui pour avoir pensé ou suggéré un délit. La loi deviendrait comme ces gamins qui vous agressent pour les avoir regardés. Ce que je défends, c’est la liberté républicaine : c’est la forme de la liberté.
Je ne renoncerai pas à cette conception de la liberté.
C’est ça, le sillon que je creuse.
C’est précisément l’usage de cette liberté qui me permet de mener le combat idéologique et politique contre les intégrismes de tout poil.
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Et voici ma deuxième réponse :
Madame Kintzler,
Il me semble qu’avec mon islam classique, la France et ses intellectuels ont un réel problème, jamais mis à nu ni clairement exposé. Et ce n’est pas en restant voilés que les vrais mariages se consomment. Je ne veux pas de mariages qui ne permettent que d’obtenir des papiers. Entre nous, il me semble qu’il y a toujours une sorte d’épisode raté et vite bâclé que nos intellectuels progressistes ne veulent nullement revisiter au ralenti, afin de ne jamais s’y investir avec passion. Je voudrais donc tenter de vous y contraindre quand même, Mme Kintzler, afin qu’après une belle scène de ménage, l’islam et la France clarifient le contrat de mariage qui est sensé nous unir dorénavant à la vie et à la mort. Et si ça rate complètement, qu’on divorce enfin à l’amiable ![[ Pour la petite histoire : Le président Sarkozy et Cécilia viennent d'officialiser justement leur divorce]]
Autant l’héritage judéo-chrétien a fait l’objet d’une critique radicale (de belles scènes de ménage) sur la base de laquelle l’Europe tout entière a construit son humanisme et sa modernité, autant l’islam, faisant partie ‘intégrante’ de la France depuis au moins 1830, a toujours été un lieu de mauvaise conscience et de tolérance de l’intolérable. Je vous le dis clairement à vous, à Caroline Fourest et à tous mes amis progressistes : la tolérance m’est aujourd’hui de plus en plus insupportable !
Regardons d’abord le film muet de nos fiançailles. La loi 1905 commence enfin à s’appliquer à l’islam en métropole alors qu’elle l’avait complètement ignoré en son temps. C’est même en 1926 que les finances publiques ont été sollicitées (détournées diraient les ultras ou strictes laïcistes) afin de construire la Grande Mosquée de Paris. En reconnaissance pour les musulmans morts pendant la Grande Guerre, dira-t-on, pour oublier qu’il s’agissait bien d’autres raisons stratégiques qui n’appliquaient jamais les mêmes poids et les mêmes mesures à l’islam et au judéo-christianisme.
En 1865, Gaston Crémieux décrète d’un trait de plume qu’à tous les juifs algériens (polygames tout autant que les musulmans) sera appliqué le statut personnel de la République et la citoyenneté entière, alors qu’il laisse les mêmes musulmanes régies par les lois de la discrimination inique et de la répudiation unilatérale.
Mais ça c’est de la vieille histoire, me diriez vous avec raison. Revenons aux données du temps présent.
J’aimerais bien lire de vraies critiques citoyennes et radicales qui renvoie tout simplement mon islam classique à son Moyen-âge. Je n’en peux plus de voir mes amis progressistes continuer à voiler cet islam classique de multiples couches d’ « ismes » et d’ « istes ». Seule la droite extrêmiste ose cette vérité mais, elle la fonde sur d’autres considérations que l’émancipation des musulmanes et des musulmans.
Sachez une fois pour toute que ce n’étaient pas du tout les islamistes qui avaient prescrit le djihad, le droit de battre sa femme dès qu’on craint sa résistance, le voile, l’endogamie pour nos musulmanes…
Arrêtez donc définitivement d’en rajouter des ismes et des istes (comme dans votre présent article) là où ils sont tout à fait mal placés et, je dirais même, déplacés si ce n’est hypocrites ! Dorénavant, vous ne pourrez plus me dire que vous ne le saviez pas.
C’est bien cela qui fait qu’il y a un hiatus, un décalage entre notre critique acerbe et un traitement sans concession dans Charlie Hebdo et tous les journaux de ce qui a trait au christianisme et une discrétion frisant l’hypocrisie dès qu’il est question de l’islam.
Y en a marre : il n’y en a que pour critiquer l’Eglise, le christianisme et rien pour mon Prophète ! C’est une discrimination intolérable. « Mais c’est un scaaandale Monsieur El-Kabach ! » aurait crié feu Georges Marchais !
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Après publication par Bernard Teper de son article cité ci-dessus dans le Flash UFAL n° 31, je lui ai envoyé ainsi qu’à Mme Kintzler, les remarques suivantes :
Mais qui vous a dit le contraire cher Bernard et chère Catherine ??
Vous tranchez d’avance le débat à peine engagé en écrivant par exemple : « L’affaire du gîte des Vosges est l’occasion, pour certains, de réclamer « l’extension de la loi du 15 mars 2004″ à la sphère privée » ; alors que, comme je l’ai déjà écrit à Catherine, il s’agit beaucoup plus d’émancipation des citoyennes musulmanes que de laïcité. Ne nous engagez pas tous sur une évidente fausse piste en faisant une analogie à la va vite avec le 15-03-04, pour mieux ridiculiser notre combat bel et bien commun malgré les différences tout à fait légitimes qu’il nous faut tous respecter.
N’attendez surtout pas de moi que je dise du mal de vous alors que je suis persuadé que vous nous serez d’une grande utilité. Au moins comme gardes-fous (c’est moi le fou de d’Allah ultra-laïciste) pour nous éviter des bêtises et des errements. Mais, comme j’ai de la considération pour vous, je ne vous ferais aucun cadeau dans ce débat !
Je suis tout à fait conscient que Fanny enfreint la loi. D’ailleurs elle aussi, elle s’assume et nous ne pouvons que l’assumer avec elle, mais elle a le courage de dire NON à cette tenue de fermeture et ose exiger une tenue d’ouverture dans les parties communes de son gîte. Elle veut énoncer clairement la loi sociale qui, en France, régit tacitement notre vivre-ensemble et non pas à côté ou à l’écart ; loi sociale tacite qui permet nos appéritifs communs, facilite l’exogamie, le melting-pot mon pote et me permet d’épouser une non musulmane. Fanny ose dénoncer cette autre loi céleste matérialisée par les voiles qui ne te permet point, cher Bernard, d’épouser ma soeur musulmane et voilée, la Houria Demiati qui entre dans son gîte, tant que que tu ne t’es pas converti et raccourci le bout du zizi !
C’est cela, entre autres, que te dis publiquement le voile de ma soeur, mais que seule Fanny voit venir sans baisser le regard. Adieu le baiser-ensemble et l’appéritif ! Elle perdra certainement le procès, mais nous gagnerons la bataille d’une communauté humaine et nationale ouverte et élargie si toute la société civile ne croit pas encore une foi à l’effet d’une loi magique qui amalgamerait tous les signes religieux pour ne pas affronter l’horreur ambulante de la réclusion, du cloisonnement, édictée par la loi céleste et oppressante, Ici et Maintenant; parmi nous en France et en Europe du XXIe siècle.
Vous pouvez tortiller comme vous voulez, vous n’y échapperez pas, vous finirez par appeler une chatte une chatte et vous ne vous voilerez plus la face derrière des ismes et des istes complètement inutiles. Osez m’affronter moi, votre islam de France qui vous nargue depuis 1830 : soyez de bonne foi et ayez l’obligeance de me parler vrai !
Il y va de ne pas accepter l’édification de ghettos matrimoniaux, sépulcraux, linguistico-liturgiques qui, sinon, dans deux mille ans, nous garderons dans notre réserve de diaspora, de père en fils. C’est en cela que la droite, certes pour des raisons xénophobes, a tout de même quelques longueurs d’avance que mes amis bien pensants de gauche qui n’ont pas affronté le voile à l’école mais uniquement « les signes religieux à l’école publique », comme si on formait nos enfants uniquement à l’école publique.
Ta première phrase, qui est la pierre angulaire de ton édifice, n’est pas valide et j’espère que tu oseras réviser tes positions.
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Aujourd’hui, dimance 28/10/2007, ni Bernard Teper ni Catherine Kintzler n’ont répondu à ce dernier message. La balle est donc dans le camp des bienveillants.
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Affaire et débat à suivre…